Avant que l’âme ne vienne habiter un corps, elle vivait dans le souffle intime du Dieu trinitaire. Dans cet espace céleste, le Père, le Fils et le Saint-Esprit s’aimaient d’un amour parfait, complet, qui n’avait besoin de rien d’autre pour exister. C’est dans cette plénitude que naissent les âmes : un geste pur de partage, où Dieu transmet à chacune une parcelle de son amour éternel.
Ce n’est pas un simple cadeau extérieur : cet amour est la substance même de l’âme. Il en est l’essence, tout comme la lumière est l’essence du soleil. Chaque âme, depuis son premier souffle céleste, est consubstantielle de cet amour divin.
Mais l’incarnation, en plongeant l’âme dans la matière, introduit un voile. L’oubli s’installe. L’humain vit, lutte, cherche, souvent persuadé qu’il doit gagner l’amour de Dieu, alors qu’il le porte déjà au plus profond de lui. L’histoire spirituelle du monde a parfois renforcé ce malentendu : au lieu de chercher en soi la source vive, l’homme a levé les yeux vers le ciel comme vers une faveur à obtenir.
C’est là que l’Eucharistie prend un sens nouveau et puissant. Lorsque Jésus, à la veille de sa passion, partage le pain en disant : « Ceci est mon corps », il ne transmet pas seulement un symbole de sacrifice : il rappelle à chacun que ce corps, ce sang, cette vie qu’il donne, sont de même nature que la vie divine qui palpite déjà dans l’âme humaine.
Recevoir l’hostie n’est pas seulement accueillir quelque chose de Dieu ; c’est reconnaître en soi ce qui est déjà de Dieu. Ce geste réveille la mémoire enfouie : « Oui, je viens de cet amour. Oui, je suis fait de cet amour. » Ce n’est pas une acquisition, mais un retour à la conscience originelle.
Dans ce sens, l’Eucharistie n’impose pas une règle extérieure : elle libère. Elle rappelle que la vraie liberté naît lorsque l’humain agit en accord avec l’amour qui est sa nature. Les commandements écrits trouvent alors leur accomplissement dans une loi plus profonde : celle inscrite au cœur de l’homme, non comme une contrainte, mais comme un élan.
Quand Jésus disait : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Luc 17 : 21), il indiquait déjà cette réalité : Dieu n’est pas à chercher au loin, il est à retrouver en soi. L’Eucharistie est le signe visible de cette vérité invisible.
Ainsi, chaque fois que le pain est rompu, c’est un miroir que le Christ tend à l’âme : « Regarde-toi. Souviens-toi. Tu es de ma substance, tu es de l’amour que le Père et moi partageons dans l’Esprit. » Et en cet instant, si le voile se soulève, l’humain retrouve sa véritable identité : celle d’un être libre, porté, et guidé par l’amour même dont il est issu.